C'est une réflexion qui m'est venue en tête parce que quelqu'un a demandé un jour sur internet en somme "on me propose d'être mis·e sur une liste de role model dans mon domaine de compétences et je comprends pas trop le bail, vous en pensez quoi ?". Et à vrai dire moi non plus présenté comme ça je comprends pas trop le bail. Pour moi on ne décide pas soi-même de devenir un modèle pour les autres. C'est quelque chose qui nous est donné par les autres et de ce que j'en observe ça découle en général d'une position d'autorité. Ça peut être (liste non exhaustive) :
- parce qu'il y a une différence d'âge ;
- parce qu'on est plus avancé dans l'établissement de son identité queer ou sa transition que des gens qu'on fréquente ;
- parce qu'on est une pointure dans son domaine (ou qu'on donne suffisamment l'illusion de l'être) ;
- parce qu'il y a un lien de subordination hiérarchique ;
- un mélange de plusieurs des options ci-dessus.
Mais du coup c'est des situations dans lesquelles on peut se retrouver qu'on le veuille ou non et ça nous donne du pouvoir sur les autres. Or je suis un peu anar sur les bords et je pense qu'on devrait cramer nos idoles, comment je réconcilie ça ?
J'ai plein de mal à dire des milieux scouts mais si il y a un truc sur lequel ils m'ont énormément apporté, c'est sur le fait d'être modélisant·e. J'ai même ressorti mon GPS (Guide Pour le Scoutisme) pour écrire (hashtag pas de fusion, pas de mensonge, pas de violence) (évidemment tout n'est pas transposable tel quel à des relations entre adultes[¹]). On m'a présenté le concept en me disant que les enfants que j'allais encadrer cherchent des figures auxquelles s'identifier et que j'allais en faire partie. Peu importe que j'aie 17 ans, ou 20, ou 25, que je me sente à côté de mes basques et paumé·e dans la vie. Pour les enfants je suis un·e adulte, mes paroles font autorité et mes comportements seront copiés donc il faut que je sois carré·e dans mes dires et mes actions. C'est une énorme responsabilité et j'ai mis du temps à trouver comment gérer ça, dans le scoutisme d'abord, puis dans d'autres domaines quand j'ai arrêté le scoutisme.
Pour moi l'important c'est l'humilité, la transparence et l'écoute. Ça demande un peu de boulot d'apprendre à dire qu'on ne sait pas, qu'on va aller demander ailleurs, mais c'est rarement mal pris. La transparence parce que par principe je trouve ça bien de ne pas mentir et même si j'ai dit que la parole des adultes fait autorité, les enfants savent quand on est malhonnête (volontairement ou par omission). L'écoute c'est la compétence que j'ai le plus de mal à développer parce que ça nécessite de s'oublier et une de mes manières de montrer que j'écoute c'est de tisser des liens avec mes propres expériences et je ne veux pas que ça passe comme une manière de ramener la couverture à moi.
Enfin comme je n'aime quand même pas trop être dans cette position de modèle j'aime bien mettre l'accent sur le fait que je suis une personne aussi, avec ses qualités et ses défauts, que je ne sais pas tout, que parfois je me plante. J'aime réfléchir si, tant qu'à ce qu'on me prenne en exemple, je ne pourrais pas en profiter pour mettre en avant certaines valeurs (par exemple au travail c'est "on n'arrive pas en avance, on ne part pas après l'heure, on ne dit pas de mal de soi c'est le boulot du management"). L'approche que j'essaie de peaufiner ces dernières années c'est plutôt de contribuer à développer la confiance en soi des gens pour qu'iels deviennent le modèle dont iels auraient eu besoin. J'aime bien ça et j'aimerais bien ré-encadrer des stagiaires dans le futur ou refaire de la formation.
[¹] Mais je pense que ça vaut le coup de se pencher sur "pas de fusion" pour les milieux queers.